RDC : la fièvre de l’or

African Network of Centers for Investigative Reporting

Dans un puits de mine au fond baigné d’eau boueuse, 50 hommes donnent des coups de pelle sur les parois friables. D’autres tentent de  une vieille pompe à eau afin de   le puits et  la couche de boue sous l’eau. Cette scène se déroule à Iga Barrière, en Ituri, une région riche en  de la République démocratique du Congo (RDC).

En Occident, décideurs politiques et consommateurs sont désormais conscients que l’exploitation de l’or dans ces conditions a alimenté les conflits dans la région, sans que cela n’ait le moindre effet sur le terrain.

Les ouvriers travaillent sous l’œil vigilant d’une petite équipe employée par la Société des mines d’or de Kilo- (Sokimo), une compagnie minière détenue par l’Etat. Appuyé sur le capot d’un vieux véhicule couvert d’éclaboussures, le chef de l’équipe explique : « Cette mine a déjà été exploitée deux fois, mais il y a encore de l’or dedans. La production est assez bonne. Nous connaissons bien ces hommes. Nous sommes ici pour  à ce que la Sokimo ait sa part. »

Les mineurs doivent  30 % de l’or qu’ils extraient à cette dernière, plus 50 % au « chef du puits ». Il ne leur reste donc pas grand-chose. La Sokimo réclame 30 % au motif que les ouvriers utilisent sa licence. Depuis la fin des années 1990, elle est autorisée à  cette mine et 17 autres sites adjacents couvrant une vaste zone dans le cadre d’une joint-venture avec le géant minier  AngloGold Ashanti. L’ensemble de ces licences est appelé « Concession 40 » et la joint-venture, Ashanti Goldfields Kilo (AGK).
 

Frustrations des populations

Pendant une vingtaine d’années, AGK en est resté au stade de l’exploration, à se  à la production sans jamais y  – à l’immense frustration des habitants de la région. En 2010, son siège de Johannesburg () a finalement décidé d’exploiter une mine d’or industrielle sur la zone de la Concession 40.

Cependant, trois ans après, face à la chute du cours de l’or et à la hausse des coûts, AngloGold Ashanti a mené une « analyse stratégique » de  activités mondiales qui a abouti à l’abandon ou la suspension de plusieurs projets, dont AGK.

Il a tenté d’attirer une autre compagnie sud-africaine, Randgold Resources – son partenaire dans une joint-venture à la mine d’or de Kibali, dans l’extrême nord-est de la RDC – sur le  de l’Ituri.

Randgold a rejeté l’offre. AngloGold Ashanti explore depuis la possibilité d’un accord suivant le modèle sud-africain du Black Economic Empowerment ( d’émancipation économique des Noirs, adoptée à la fin de l’Apartheid) avec les responsables congolais d’AGK, en vue de leur  à terme le contrôle de cet actif. Aucune annonce officielle n’a été faite quant à l’avancement de cet accord et, sur place en Ituri, personne ne semble en  été informé.

L’incertitude pesant sur le  de la mine n’empêche pas les orpailleurs d’affluer vers la Concession 40 – ils seraient environ 100 000 à  actuellement sur ses sites. Selon les responsables d’AGK, ils n’ont pas le droit d’être là. Pourtant, étant donné que nombre d’entre eux sont d’anciens combattants des différentes guerres civiles en Ituri qui n’ont jamais rendu leurs armes, aucune tentative sérieuse n’a été entreprise pour les . Alors, la Sokimo fait son possible pour  un pourcentage de leur production, même si ses dirigeants se plaignent qu’elle ne reçoit qu’une infime partie de ce qui lui est dû.

Concurrence chinoise

Un haut responsable travaillant au siège de la compagnie à Bunia a déclaré : « Il y a énormément de mineurs, nos équipes sont peu nombreuses et nous n’avons pas de moyens de transport, si bien que la majeure partie de l’or extrait ici part sans que nous nous en apercevions. » Autre problème majeur, toujours selon ce responsable : les s chinoises présentes dans la région. « Elles assèchent les rivières pour  de l’or et le font passer on ne sait où. »

Des compagnies minières chinoises semi-industrielles sont disséminées sur les zones d’exploitation d’AGK, mais leurs propriétaires affirment travailler en toute légalité, en utilisant les licences de la Sokimo. Toutefois, selon une source proche de la direction d’AGK qui a souhaité  l’anonymat, « elles volent l’or d’AGK. Il n’y a aucun doute là-dessus. Cela se fait avec la complicité des autorités locales ».

Les responsables de la mine réclament un fort pourcentage de la production des ouvriers car ils achètent le matériel d’extraction et le carburant des pompes. Ils fournissent également leurs repas et leur versent un petit salaire journalier, même lorsque les filons d’or s’avèrent difficiles à atteindre et qu’ils travaillent pour rien.

Plus les mineurs mettent de temps à trouver de l’or, plus ils s’endettent auprès des chefs de puits – et, lorsqu’ils trouvent enfin un bon filon, plus grande est la part de leur production qu’ils doivent  pour  leur dette. Dans une mine d’or artisanale du Sud-Kivu, en RDC, des orpailleurs ont indiqué avoir travaillé deux ans sans rien trouver.

Le responsable du site raconte : « Avant, on trouvait de l’or ici – beaucoup d’or. Nous sommes certains qu’il y en a encore dans les sous-sols. Mais nous n’avons trouvé aucun filon depuis longtemps. Beaucoup de mineurs se sont découragés et sont partis. D’autres sont toujours là. J’achète la nourriture et je les paie comme je peux, mais je manque d’argent pour  les pompes en carburant. Notre travail est donc encore plus difficile. Mais nous trouverons de l’or un jour et je serai récompensé. »

Il a refusé de  d’où vient l’argent qu’il verse aux mineurs. Cependant, les chefs de puits sont souvent financés par des acheteurs d’or locaux, qui exigent en retour d’être leurs seuls clients.

Plus les mineurs mettent de temps à trouver de l’or, plus ils s’endettent auprès des chefs de puits.

Ces acheteurs sont généralement préfinancés par des négociants à plus grande échelle qui, depuis des villes congolaises telles qu’Uvira, Bukavu, Butembo et Bunia, rassemblent l’or puis le font  du pays par lots de quelques kilos par voie terrestre, en direction de Bujumbura (), Kampala () ou, de plus en plus souvent, Nairobi (). Les acheteurs d’or de ces centres régionaux préfinancent les négociants congolais, avec qui ils ont souvent des liens remontant à plusieurs générations.

Tous les gouvernements de la région ont officiellement entrepris de  contre la contrebande d’or en provenance de RDC, mais ce trafic se poursuit librement ; jusqu’à 20 tonnes d’or sont vendues chaque année.

Les cartels locaux

En mars 2007, les Nations unies ont infligé des sanctions aux sociétés détenues par deux des plus grandes familles de négociants d’or de la région, les Lodhia et les Vaya, basées à Kampala. Des mesures prises après qu’un groupe d’experts de l’ONU a prouvé que ces familles achetaient de l’or sur lequel les chefs de guerre de l’Ituri avaient prélevé des loyers très élevés, qui leur fournissaient assez d’argent pour  perdurer le conflit sanglant.

Selon le groupe d’experts, les Vaya et les Lodhia continuent d’acheter les mêmes quantités d’or congolais de contrebande – allégation qu’ils réfutent. Sans  la levée des sanctions.

Une fois l’or rassemblé à Kampala, Bujumbura et Nairobi, où il est parfois mêlé à la production d’autres pays tels que le  et l’Ouganda, il est généralement envoyé à Dubaï. Le métal exporté est soit déclaré (mais ses véritables origines sont toujours tenues secrètes), soit passé clandestinement avec l’ d’agents aéroportuaires corrompus. Il est toujours déclaré officiellement à Dubaï, où les douanes n’exigent pas que la destination finale de l’or soit indiquée à l’arrivée, ce qui empêche toute traçabilité.

À Iga Barrière, les mineurs rient jaune quand on leur demande s’il y a des écoles sur place pour leurs enfants ou des dispensaires en cas de maladie. « Il n’y a rien de cela ici, répond l’un d’eux. Il n’y a rien pour nous. » Au moins, concèdent-ils, les Forces ées de la République du Congo (FARDC) ne les ennuient pas et l’Ituri n’est plus sous le contrôle des violentes milices ethniques depuis plusieurs années.

Tous les gouvernements de la région ont officiellement entrepris de lutter contre la contrebande d’or en provenance de RDC, mais ce trafic se poursuit librement ; jusqu’à 20 tonnes d’or sont vendues chaque année.

Durant leur règne de la terreur, au début des années 2000, celles-ci imposaient de lourdes taxes aux orpailleurs. Désormais, beaucoup d’anciens miliciens sont eux-mêmes mineurs et travaillent pacifiquement côte à côte.

Pendant le conflit, la Concession 40 était contrôlée par l’Union des patriotes congolais (UPC), groupe principalement constitué de membres de l’ethnie hima. En mars 2003, l’UPC a été chassée des lieux après d’intenses combats avec son principal rival, le Front des nationalistes et intégrationnistes (FNI), majoritairement lendu.

Les deux milices ont énormément tiré profit de l’exploitation de l’or dans cette concession, bien que le règne du FNI ait été abrégé au bout de quelques mois par l’opération européenne Artémis, qui les a rapidement vaincues avant de remettre la zone aux mains des forces de l’ONU en septembre 2003.

Soupçons de collusions avec l’armée

Aujourd’hui, la présence de la Sokimo et d’AngloGold semble  tout déploiement majeur de soldats des FARDC sur la concession d’AGK, même si des militaires extorquent encore des pots-de-vin en faisant passer des véhicules la nuit sur certaines routes.

Hors de la concession, en revanche, les conditions sont souvent très différentes. À Mambasa, à l’ouest de Bunia, des partisans de maï-maï Morgan volaient et rackettaient fréquemment les orpailleurs jusqu’à ce que leur chef se rende aux FARDC en avril 2014.

Dans le territoire d’Irumu, au nord de Bunia, des combattants des Forces de résistance patriotique en Ituri (FRPI), milice dirigée par Cobra Matata, soutirent régulièrement des paiements à des mineurs artisanaux. Matata semble avoir mis fin à sa rébellion en novembre et s’est depuis établi à Bunia, mais nombre de ses soldats courent toujours.

Des ONG locales soupçonnent fortement maï-maï Morgan et les FRPI d’entretenir des liens étroits avec de hauts gradés des FARDC et d’avoir été envoyés par ceux-ci sur les sites miniers pour  des taxes illégales.

Dans les deux provinces du Kivu situées au sud de la province Orientale, de nombreux commandants des FARDC possèdent encore des intérêts considérables dans l’or. Le général de division Gabriel Amisi, dit « Tango Fort », nommé en septembre à la tête de la première « zone de  », qui couvre les provinces de l’ouest du pays, a longtemps détenu une importante participation dans la mine d’or d’Omate, à Walikale (Nord-Kivu).

À l’époque où Amisi était commandant en chef des FARDC, il postait des soldats en permanence à Omate pour  ses intérêts, ce qui les empêchait de  les milices rebelles des environs.

Une récente étude de l’Organisation de développement et de coopération économiques (OCDE) indique la mine d’or artisanale de Mukungwe, près de Bukavu (Sud-Kivu), a été marquée par une forte présence militaire pendant des années, étant donné que des familles locales en concurrence pour en  le contrôle engageaient des commandants des FARDC pour se  à leur place.

Le célèbre chef de guerre Bosco Ntaganda, inculpé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale à La Haye, était généreusement payé pour  les ennemis de la  qui l’employait à Mukungwe. Néanmoins, grâce aux efforts de l’Observatoire Gouvernance et Paix, une ONG du Sud-Kivu, Mukungwe a été largement démilitarisé.

Des ONG locales soupçonnent fortement maï-maï Morgan et les FRPI d’entretenir des liens étroits avec de hauts gradés des FARDC et d’avoir été envoyés par ceux-ci sur les sites miniers pour prélever des taxes illégales.

Ce site, où des milliers de mineurs cherchent de l’or, se trouve dans la zone d’exploitation de Banro Corporation, une compagnie minière industrielle cotée en  à Toronto. Celle-ci exploite également le gisement voisin de Twangiza, où elle est parvenue à faire partir les mineurs du puits principal, ce qu’elle n’a pas réussi à Mukungwe.

Le gouvernement du Sud-Kivu a résolu de  les ouvriers de Mukungwe sur une autre mine, mais il a été jusqu’à présent impossible d’en trouver une aussi productive et ils ne veulent pas .

« Nous voulons  là. Nous nourrissons nos enfants avec l’or que nous trouvons », explique l’un d’eux. « Nous voulons que Banro achète notre or », renchérit un autre. De peur d’être accusé d’acheter des « minerais du conflit », Banro refuse cette offre.

Mais ces arguments n’ont guère d’effet à Mukungwe. Malgré les conditions difficiles et leurs maigres revenus, les orpailleurs semblent déterminés à rester. « C’est parce que Banro refuse de nous  de l’or que nous avons ces problèmes, affirme l’un d’eux. Ce pays est riche. Pourquoi ne pouvons-nous pas tous en profiter ? »

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